Les arts martiaux sont-ils efficaces en Self Défense ?

Article initialement posté sur le site www.cerclesilatdefense.com

Le climat anxiogène de la société suscite depuis quelques années un fort engouement pour la self défense. On peut bien sûr s’attrister pour notre pays, qui a laissé s’installer les conditions pour que la violence prenne pied de manière pérenne, et qui ne se dote pas suffisamment des moyens pour y faire face. On peut en revanche se réjouir de l’attitude de nombreux citoyens qui, lucides sur la situation, n’attendent plus que l’Etat s’occupe d’eux pour se prendre en main sur ce qui relève d’une responsabilité individuelle.

Ceux qui souhaitent développer des compétences en défense personnelle se tournent assez naturellement vers les discipline censées les y former : les arts martiaux, les sports de combat et les méthodes hybrides de self défense. La violence de rue n’étant pas le quotidien de 99% des enseignants de ces méthodes (je m’inclus parmi eux), chaque école y va de toute bonne foi pour justifier que son approche est la plus adaptée. Si je caricature, trois courants s’affrontent :

  • celui des styles traditionnels : les adeptes expliquent que leur art est issu des champs de bataille médiévaux et qu’il s’est bonifié durant des centaines d’années pour atteindre une perfection technique,
  • celui des sports de combat : chez eux, seule la pratique du combat au contact enseigne la vérité du combat réel. Les autres font du “mytho-jitsu” comme ils se plaisent à le dire.
  • celui des méthodes hybrides de self défense : les pratiquants vous diront qu’ils ont récupéré le meilleur de chaque discipline pour construire la synthèse la plus opérationnelle pour la défense de rue. Ils rajouteront si possible que leur méthode est celle pratiquée par les meilleures unités d’élite.

Je suis persuadé que chacun est sincère dans ses propos, ses croyances et sa pratique. L’objectif de cet article n’est en aucun cas de critiquer l’une ou l’autre de ces approches. Ce serait d’ailleurs esquiver le débat en passant à côté des questions de fond. Je souhaite lever, dans cet article, certaines confusions, et aborder la self défense dans sa globalité. On verra alors que c’est un sujet vaste et complexe, qui sort en grande partie de ce qui s’enseigne dans les clubs, quels qu’ils soient, y compris le mien. Cela pousse bien entendu à l’honnêteté et à l’humilité de l’enseignant envers ses élèves, et du pratiquant lui-même envers ses propres capacités.

Je tiens à préciser, qu’à titre personnel, je ne me considère absolument pas comme un combattant de rue. Je suis juste un pratiquant passionné et un chercheur. Mes propos sont bien sûr issus de convictions forgées à travers plus de 25 ans de pratique, mais ils s’appuient surtout sur des recherches scientifiques, historiques et empiriques menées par des experts qui ont traité le sujet.

Cet article vient à la suite de mon article “L’être humain : bête innée de combat ?” paru sur ce même blog, dans lequel j’abordais les facultés humaines innées et génétiques pour faire face à la violence. Je vous invite donc à le lire préalablement. Je m’appuie d’ailleurs principalement sur les travaux des mêmes experts que ceux du précédent article :

  • Le lieutenant colonel Dave Grossman, chercheur spécialisé en combat réel, notamment en situation de guerre. Il a entre autre écrit deux ouvrages, On killing et On Combat, relatifs au volet psychologique de l’agression et du combat, ainsi que sur l’aptitude d’un homme à tuer un autre homme.
  • Jean-Luc Guinot, auteur de l’ Anthropologie du combat, qui s’intéresse notamment aux ressources enfouies dans le cerveau humain qui peuvent être mobilisées dans le combat défensif de survie.
  • Christophe Jacquemart, auteur de Neurocombat I et II et qui s’est particulièrement penché sur la psychologie de la violence de rue et du combat rapproché.

I. Les arts martiaux : des systèmes contre-productifs pour se défendre ?

A. Qu’est-ce qu’on entend par “combat” ?

Le combat rapproché de type corps à corps est une réalité plurielle que Guinot compartimente en trois catégories : le combat défensif de survie, le combat rituel et le combat commandé. Ce sont 3 réalités complètement différentes auxquelles les modalités de réponses ne peuvent pas être les mêmes.

  1. Le combat défensif de survie :

Le combat de survie est destiné à survivre face à un prédateur et à toute attaque où la survie est en jeu. Dans ce type de combat, il s’agit de fuir, de combattre ou d’anéantir la menace. L’attaque peut être soudaine ou précédée d’une agression verbale et psychologique visant à effrayer la victime et à prendre sur elle le contrôle. La difficulté pour le défenseur est l’impossibilité de savoir si et comment la situation va dégénérer. Et lorsque le combat commence, c’est de façon unilatérale. En réponse, le corps fait appel aux réflexes innés et acquis (cf. mon dernier article : “L’être humain : Bête innée de combat ? »). Il actionne les mécanismes de survie de façon réflexe. Comme le dit Guinot, “Il est le cadeau de la nature à notre espèce pour lui permettre de survivre”. C’est le combat des embuscades, de la ruse, de la surprise, de la rapidité d’action et de la violence (l’arbitre ne sera pas là pour stopper le combat lorsque la victime n’aura plus de dent, les côtes brisées ou sera dans le coma). Soyons honnête, ce mode de combat est très difficile à apprendre et enseigner dans une société moderne qui s’est aseptisée et qui a transformé sa population en mouton. Comme le dit Guinot “Ils sont des loups, nous sommes des moutons. Quelquefois, parce que nous pratiquons un art martial ou un sport de combat, nous croyons être des tigres alors que nous ne sommes en réalité que des « moutons tigres », rien de plus.”

Il y a toutefois un troisième rôle possible, qu’oublie Guinot, qui n’est ni celui du loup, ni celui du mouton : c’est celui du chien de berger. Le chien de berger vit pour protéger le troupeau et affronter le loup. Et on l’éduque pour y parvenir. J’y reviendrai.

2. Le combat rituel :

Le combat rituel est celui des petites embrouilles du quotidien mais aussi des clubs d’arts martiaux, boxes pieds poings, lutte et MMA et des compétitions sportives associées. C’est le combat qui s’intègre dans un cadre donné avec ses limites, ses règles et ses rituels et qui se termine après la fin d’un temps réglementaire, sur décision de l’arbitre, de l’homme de coin ou de l’un des combattants. Les règles favorisent le plus fort physiquement, le plus agressif, le plus entraîné, justifiant ainsi d’instaurer des catégories d’âge, de poids et de niveau. Chacun peut ainsi s’exprimer librement en fonction de son expérience et de sa condition physique.

C’est à travers le combat rituel, que l’on a eu tendance à ériger en vérité absolue, qu’a été créé un ensemble de croyances et de mythes (vrais dans ce type de combat rituel, mais faux en combat défensif de survie) :

  • savoir se défendre nécessite des capacités physiques importantes,
  • savoir se défendre nécessite de pratiquer durant des années un sport de combat ou un art martial,
  • les femmes sont plus faibles que les hommes et ne peuvent pas se défendre face à un homme.

3. Le combat commandé :

Il peut être de deux types :

  • Le combat commandé de faible intensité : c’est celui pratiqué par temps de paix par les soldats de paix, les gardiens de la paix, voire les civils qui pratiquent la self défense. Il se caractérise par l’apprentissage de techniques plus ou moins élaborées visant à neutraliser un adversaire sans compromettre son intégrité physique. Il fonctionne globalement bien, quand ceux qui pratiquent ces techniques sont en supériorité numérique, quand l’opposant n’offre pas de grande résistance, ou quand la différence de gabarit n’est pas significative.
  • Le combat commandé de haute intensité : c’est celui destiné aux soldats de guerre afin d’anéantir un ennemi. J’aborderai en deuxième partie de cet article un ensemble de méthodes conçues pour répondre aux exigences de ce type de combat. Il semblerait cependant que beaucoup de soldats de guerre s’entraînent encore au combat rituel ou commandé de faible intensité pour répondre à ce type de menace. Cela est non seulement inadapté pour faire face à un prédateur en mode animal, mais aussi dangereux pour leur propre intégrité. Comme le dit Guinot, “Pour faire face à cette machine de guerre destinée à détruire, la seule façon de résister est de sortir le fauve que la nature a mis en nous pour nous protéger. Ce fauve que nous avons essayé de dompter, de faire disparaître, sans heureusement y parvenir est si efficace que, le fait même de le réveiller va suffir bien souvent à dissuader un prédateur. Celui-ci saura reconnaître la difficulté et préfèrera se diriger vers une proie plus facile.”

B. Les arts martiaux “modernes” et les sports de combat ne sont pas conçus pour le combat de survie

Les différents types de combat ayant été présentés, on comprend aisément pourquoi beaucoup de systèmes de combat ne sont pas adaptés au combat de survie :

  • Ils sont souvent adaptés au combat rituel dans un cadre donné, éventuellement au combat commandé, mais ne répondent pas aux exigences du combat défensif de survie,
  • Ils n’intègrent pas les niveaux sous-jacents de la self défense que j’ai analysés dans mon précédent article (fonctionnement du système nerveux sous stress et ses conséquences sur les perturbations motrices, sensorielles et cognitives),
  • Ils n’intègrent pas les niveaux sus-jacents (connaissance de la rue et des agresseurs, des techniques de négociation ou de fuite, les premiers secours etc.).

Le danger est alors de faire faussement croire au pratiquant (ou qu’il croit de lui-même) qu’il est armé pour faire face à une agression aiguë réelle. Au contraire, le risque est même que son bagage technique joue contre lui, car les réactions naturelles de survie qui lui auraient permis de s’en sortir, auront été remplacées par de nouvelles techniques construites et inopérantes en survie.

Robert Paturel, ancien champion de boxe française et policier du Raid explique que “la violence pure est un domaine que le sportif ne connaît pas bien, sauf s’il vient lui-même de la rue.” Même si le combattant aura de bons réflexes, il ajoute que “la boxe française est un sport réglementé pour lequel il a bien fallu interdire certaines techniques considérées comme dangereuses en compétition.” Il finit son propos en disant qu’”elle a été vidée des particularités qui faisaient de cette méthode une redoutable science de combat appréciée et respectée par les spécialistes du monde entier.”

Lee Morrison, expert en Self Défense qui, après avoir étudié les arts martiaux et divers styles de boxe, a passé 12 ans comme portier dans différents bars et boîtes de nuit londoniennes avant de monter sa propre méthode de self défense, l’Urban Combatives, est également sans appel : “La compréhension de la violence ne me vient pas des arts martiaux. J’ai appris ça de la rue, des gens avec qui je m’étais battu et de ceux avec qui je travaillais en discothèque. Les collègues plus âgés n’ont reçu aucune formation spéciale du combat et ils se sont entraînés en se confrontant à une véritable violence. Une telle expérience est irremplaçable.”

Bref, pour apprendre à faire face à la violence, mieux vaudrait passer une nuit par semaine dans certains quartiers chauds, à se frotter aux marginaux et à la réalité de la rue que d’accumuler des techniques plus ou moins fantaisistes lors de stages ou d’entraînements en salle. En effet, puisque les travaux sur le stress et l’adrénaline nous disent qu’apprendre les techniques en trop grand nombre augmente notre temps de réaction de 30 à 50%, voire inhibe notre capacité d’agir par surplus informationnel et qu’ils perturbent voire inhibent la motricité fine et complexe, autant se frotter à la dure réalité de la vie. Cela permettrait de parfaire son accoutumance à la violence plutôt que de se bercer de fausses illusions dans sa salle d’arts martiaux ou de sports de combat.

Le problème ne sont pas les arts martiaux en tant que tels, mais la façon dont ils ont évolué avec le temps, tant dans leur forme, que dans leur pratique et leur enseignement. Je vous invite pour cela à lire mon article Faut-il pratiquer les katas. J’y explique qu’à l’époque des guerres féodales, les techniques de combat étaient enseignées dans les écoles d’armes. L’enjeu de l’apprentissage était simple : apprendre à tuer pour ne pas être tué. Dans ce contexte, les techniques étaient rustiques et épurées, dictées sur la seule exigence d’efficacité. La fin de la période guerrière engendra trois changements majeurs dans l’approche du combat :

  • les méthodes de combat n’eurent plus à développer de nouvelles techniques pour s’adapter aux évolutions des attaques ennemies,
  • l’entraînement remplaça le véritable combat,
  • la pratique martiale cessa progressivement d’être tournée vers l’extérieur et s’intériorisa en devenant un art.

Beaucoup d’arts martiaux sont donc initialement des arts de survie, dont les méthodes sont le fruit d’un empirisme de terrain issu des champs de bataille. Mais la modernité les a généralement transformés en gymnastique corporelle inadaptée au combat défensif de survie. Dans leurs méthodes les plus viriles, comme le MMA, les techniques les plus efficientes, qui feraient la base du combat de survie, ont été interdites (fort heureusement). In fine, la réalité de la rue n’a que très peu à voir avec la réalité des salles de sport et des dojos.

Avoir conscience de cela est important, tant pour rester lucide dans la façon de pratiquer son art et dans l’image que l’on en a, que pour être honnête dans l’orientation que l’on donne à sa pratique.

II. Comment retrouver une pratique adaptée à la self défense et au combat de survie ?

A. Moutons, loups et chiens de berger :

Dans On Combat, Grossman raconte les propos que lui a tenu un jour un vétéran du Vietnam : “La plupart des gens de notre société sont des moutons. Ce sont des créatures gentilles, douces et productives qui ne peuvent blesser l’autre que par accident. Ensuite, il y a les loups, et les loups se nourrissent des moutons sans pitié. Puis il y a les chiens de berger, et je suis un chien de berger. Je vis pour protéger le troupeau et affronter le loup. Si vous n’avez aucune capacité de violence, vous êtes un citoyen sain et productif : un mouton. Si vous avez une capacité de violence et aucune empathie pour vos concitoyens, alors vous êtes un sociopathe agressif — un loup. Mais que se passe-t-il si vous avez une capacité de violence et un amour profond pour vos concitoyens ? Alors vous êtes un chien de berger, un guerrier, quelqu’un qui marche sur le chemin du héros. Quelqu’un qui peut entrer au cœur des ténèbres, pénétrer dans la phobie humaine universelle et en sortir indemne. “

Bien qu’il n’y a rien de moralement supérieur chez le chien de berger par rapport au mouton, il dispose d’un avantage : celui de survivre et de prospérer dans un environnement qui détruit 98% de la population.

La bonne nouvelle, explique Grossman, est que si certaines personnes sont génétiquement destinées à être davantage des moutons, d’autres des loups, et encore d’autres des chiens de berger, il n’y a pas de fatalité et chacun peut choisir son rôle. Mais devenir un chien de berger nécessite un “dressage”, d’autant plus exigeant si on n’y est pas destiné au départ. C’est ce que nous allons voir maintenant.

B. Connaître l’environnement sous-jacent au combat :

Dans son travail de recherche sur l’anthropologie du combat, Guinot explique : “De toutes les armées dont nous avons étudié les méthodes de combat au corps-à-corps, de l’antiquité à nos jours, les légions romaines nous semblent très supérieures, et force est de constater que lorsqu’elles furent vaincues, elles le furent par des armées formées à la « romaine ». […]. Le secret des Romains était, dans leur connaissance des hommes, du fonctionnement émotionnel des soldats au combat, du comportement des hommes face à la peur, à la panique, à la douleur et à la souffrance. La conception même des légions et des cohortes intégrait, ce que nous appelons maintenant la science des comportements.”

La connaissance de l’environnement sous-jacent est capital pour répondre aux impératifs de combat défensif de survie. Les travaux de recherche de Guinot et Grossmann montrent que la peur, l’angoisse et le stress qui précèdent une agression, même aigüe, sont atténués chez les personnes à qui on a expliqué précédemment le fonctionnement du cerveau, du système nerveux, du mécanisme de la peur et de l’inhibition à l’action. Mieux encore, il semble que les capacités de défenses mentales et physiques, s’en trouvent libérées et renforcées.

Dans Neurocombat I, Jacquemart évoque les postures corporelles qui se mettent inconsciemment en place durant la phase d’intimidation qui précède le combat et dont il convient d’avoir également conscience : avoir l’air plus grand (redressement du torse, extension du cou et avancée de la mâchoire), avoir l’air plus lourd (gesticulations diverses, écartement des bras et gonflement de la poitrine), avoir l’air plus dangereux (cris, sons gutturaux, sifflements).

C. Briser les fausses croyances sur le combat :

Nous avons vu en quoi le combat rituel avait institué de fausses croyances sur le combat défensif de survie : que celui-ci nécessite des capacités physiques importantes et de nombreuses années de pratique martiales, que les femmes sont plus faibles que les hommes et ne peuvent pas se défendre face à un homme, etc.

Dans un combat rituel avec règles, la technique, le gabarit et l’expérience l’emportent. Mais dès lors que le combat s’affranchit des règles et que tout est permis, les différences, qu’elles soient physiques, nerveuses ou de genre disparaissent. La vulnérabilité est la même pour tous face à une frappe dans les testicules, un arrachage d’oreille ou une morsure à la gorge. Ces techniques, comme d’autres, ne nécessitent pas d’entraînement spécifique, raison pour laquelle de nombreux voyous de rue n’ont jamais pratiqué les arts martiaux et sont plus dangereux que la plupart des pratiquants chevronnés. De même, les réflexes de survie sont indépendants du genre et du gabarit.

Guinot évoque même un domaine dans lequel les femmes sont supérieures aux hommes : celui de la protection des enfants. “Dans la nature, aucun tigre ne fera face à une tigresse qui est décidée à protéger sa progéniture et un ours aussi puissant soit-il ne fera pas reculer une femelle puma qui défend ses petits” explique-t-il. Pour les femmes, l’enjeu est de briser les fausses croyances inculquées bien souvent dès l’enfance, qui les transforment en victime en puissance.

D. Connaître l’environnement sus-jacent au combat :

La self défense implique d’intégrer la confrontation physique dans un ensemble plus large intégrant:

  • L’amont : La prévention, la capacité à scanner son environnement et à identifier le danger d’une situation et à l’éviter, la connaissance des techniques de négociation et de désescalade du conflit, la capacité à gérer les menaces et les intimidation, la connaissance de la rue, les différents profils d’agresseurs et des profils de victimes associés (et l’attitude à adopter en face en terme de posture et de langage non verbal),
  • Le pendant : La confrontation physique en tant que telle (j’aborde plus loin les façons de s’y préparer) et les autres dimensions associées (capacité à scanner l’environnement durant le confrontation, capacité à gérer l’effet tunnel, à négocier ou pas, à se dégager et à fuir),
  • L’aval : Rester, fuir où se cacher, le secourisme, savoir qui appeler, savoir comment faire un dépôt de plainte, connaître les problèmes juridiques des suites de la confrontation, savoir comment gérer les syndromes post-traumatiques (si besoin).

Sur la phase amont, Morrison résume bien l’importance de l’attitude pour ne pas être une proie : “Si vous sortez en ressemblant à une victime… vous serez une victime. Si vous vous promenez et vous ressemblez à un prédateur, personne ne vous approchera. Lorsque vous ressemblez à la nourriture, vous serez mangé. Vous devez comprendre comment le prédateur de rue pense pour ne pas être sa proie. Il faut partir de ce postulat : le prédateur maraude et sa cible répond à certains critères. Les victimes sont généralement inattentives, elles ne voient rien autour d’elles, mais elles se concentrent sur leurs gadgets ou sur elles-mêmes. Elles ont l’air ailleurs.”

Les prédateurs par exemple choisissent leurs proies. Lorsqu’ils sont démasqués, ils ont souvent tendance à changer de stratégie ou à changer de victime (ce n’est pas le cas du criminel qui ira au bout pour anéantir sa cible, si besoin avec l’appui de complices).

E. S’immuniser émotionnellement et se désensibiliser à la violence

1. S’acclimater à l’environnement de violence

Guinot constate un amollissement mental chez l’homme moderne. Celui-ci a contribué à l’affaiblissement des humains et à la perte de confiance dont sont victimes beaucoup de nos contemporains. Pour lui, il est donc nécessaire de réarmer le mental, c’est-à-dire de le renforcer et de le rendre capable de faire face aux situations violentes auxquelles il pourrait être confronté.

Malheureusement la pratique des arts martiaux et des sports de combat n’est souvent pas suffisante, notamment pour débloquer les obstacles émotionnels et les conséquences qui y sont liées en combat de survie : inhibition, peur de faire mal, incapacité de frapper à pleine puissance, peur de se blesser en frappant fort ou en recevant des coups etc.

Contre ce genre d’état, la solution est un véritable entraînement au combat, basé sur l’acclimatation progressive à la violence, et à l’aptitude à infliger et recevoir une violence physique. Plusieurs moyens sont envisageables. J’en citerai trois :

  • Pour Konstantin Komarov, docteur en psychologie du combat, l’acclimatation au combat passe nécessairement par la capacité à recevoir des coups et à ne plus en avoir peur. Non seulement cela renforce le mental, mais apprendre à prendre des coups permet de gérer la peur, de calmer notre psyché et de libérer nos mains de façon à ce que celles-ci puissent travailler, frapper et saisir au lieu de protéger le corps.
  • Pour Lee Morrison, le meilleur moyen d’apprendre à contrôler sa peur est d’aller dans un environnement où nous devrons affronter la violence. Puisque la peur n’est que de l’adrénaline, apprendre à la contrôler doit être possible.
  • Les entraînements devront intégrer des éléments émotionnels verbaux (menaces, intimidations, insultes)

2. Se préparer psychologiquement à détruire l’ennemi

Comme je l’expliquais dans mon article L’être humain: bête innée de combat, nous avons un blocage inné pour tuer notre semblable et donc plus largement pour lui faire du mal. Au-delà de l’acclimatation à l’environnement violent, un entraînement au combat implique donc également d’intégrer la possibilité de passer à l’acte, sans limite, et de casser cette barrière psychologique. Grossman évoque dans On killing trois méthodes adaptées au combat de survie :

  • L’ancrage de l’acte de violence dans le mental :

Grossman cite un vétéran de la guerre du Vietnam : “Nous faisions un entraînement physique tous les matins et chaque fois que votre pied gauche touchait le sol, vous deviez chanter “tuer, tuer, tuer, tuer”. Ce mot était tellement ancré en nous que lorsqu’il fallait tuer pour de bon, cela ne nous posait plus vraiment de problème ? Bien sûr, ce n’est pas simple la première fois, mais ça le devient progressivement — sans devenir banal non plus, car vous savez que vous tuez et que vous avez tué quelqu’un”.

  • La déshumanisation de l’ennemi :

Grossman rappelle qu’à travers l’histoire, les hommes ont toujours tout fait pour se convaincre que leur ennemi était différent d’eux, qu’il n’avait pas de famille ou qu’il n’était pas un humain. La plupart des tribus primitives utilisaient des noms autre que “homme” ou “être humain” pour qualifier ceux qui n’étaient pas de leur tribu. Ils étaient alors associés à une autre race d’animaux à chasser et à tuer. C’est le même procédé qui est mis en oeuvre lorsque nous appelons les autres les Japs, les Chleuhs, les Boches, ou autres.

  • La gamification — c’est juste une cible :

Les armées modernes s’entraînent de plus en plus sur des cibles en forme humaine (physiques ou digitales). Il n’y a au final plus de grande différence entre un parcours de tir, un jeu de simulation de combat et le combat réel. Une fois au combat, le soldat, habitué à tirer sur ses cibles, ne fait plus la différence entre le jeu et la réalité. Grossman cite un vétéran britannique formé à ces méthodes qui mentionnait qu’à la guerre, il “considérait l’ennemi comme rien de plus ou de moins que des cibles de la figure de type II [en forme d’homme]”, et non pas un être humain.

Grossman constate toutefois que la désensibilisation n’est pas forcément suffisante pour surmonter la résistance profonde de l’individu lambda à tuer. Le conditionnement et le contre-conditionnement opérants, permettront de casser les derniers verrous. Ils sont d‘ailleurs utilisés par la plupart des forces spéciales.

F. Conditionnement et contre-conditionnement opérants :

Le conditionnement consiste à automatiser une réaction standard réflexe et instantanée en réponse à un stimulus donné. Cela implique de multiples répétitions physiques et mentales (cf. mon article “La répétition, mère de l’apprentissage”) qui vont progressivement développer et ancrer de nouveaux circuits nerveux et neuronaux. Dans l’idéal, ce conditionnement doit se faire dans les conditions les plus proches possibles de la réalité (tenue, environnement de combat, réactions de l’ennemi, etc.).

En combat, cela se fait dans le cadre de la répétition de scénarios types. Jacquemart explique que le conditionnement opérant est “la seule méthode connue qui puisse avoir une influence fiable sur le système limbique soumis à la peur, car les circuits supportant la réponse opérante, se développent précisément au niveau limbique du cerveau. Par conséquent, ces circuits:

- sont les derniers à continuer de fonctionner, même en cas de délabrement complet des fonctions cognitives supérieures sous l’effet de l’adrénaline. Ils mettent ainsi à disposition du combattant un éventail de comportements automatiques de survie;

- sont actifs au même niveau du cerveau que les filtres comportementaux inhibiteurs qu’ils court-circuitent. Ils autorisent l’emploi de coups mutilants ou mortels automatisés par l’entraînement, dans les cas d’extrême urgence.”

Jacquemart précise qu’il est également possible de remplacer un réflexe par un autre qui serait plus adapté. C’est ce que l’on appelle le contre-conditionnement opérant, basé sur le principe d’inhibition réciproque popularisé par Pavlov en 1963. Cela est applicable tant pour les techniques de combat, que pour le volet émotionnel. Par exemple “Dans le cas de réticences, voire de phobie, à utiliser la violence, on peut éliminer l’aversion émotionnelle grâce à un stimulus positif concomitant du stimulus violent. Tandis que le sujet vit l’action violente, il reçoit un renforçateur qui lui procure du plaisir”.

Jacquemart ajoute que “Le conditionnement opérant apprend à tuer, tandis que le conditionnement pavlovien apprend à aimer ça”. On peut être choqué par cela, pourtant la société le cautionne depuis des décennies puisque c’est exactement ce qui se passe lorsqu’on regarde des informations télévisées sanglantes pendant le repas, que l’on visionne un film d’horreur en mangeant des pop corns, ou encore lorsque l’on joue à un jeu vidéo violent et que l’on y gagne des points à chaque “méchant” tué. A méditer !

Je reviens un instant sur le conditionnement et contre-conditionnement par visualisation. Le cerveau n’est pas capable de faire la différence entre un mouvement réalisé et un mouvement visualisé (la visualisation active à elle seule les circuits nerveux nécessaires à l’apprentissage du mouvement et à la mise en place de nouvelles connexions synaptiques). Dans le cadre de l’apprentissage du combat, il est donc vivement recommandé d’associer aux exercices de conditionnement et contre conditionnements physiques, des exercices de conditionnement et contre conditionnements mentaux. Comme l’explique Jacquemart dans Neurocombat 1, chaque répétition de visualisation capitalise sur le précédent, et apporte:

  • Une imprégnation progressive des schémas de stratégie en mémoire à long terme et des schémas moteurs associés en mémoire motrice.
  • Une facilitation subséquente d’exécution et de passage à l’acte dans la réalité.
  • Une amélioration significative de la qualité de réponse comportementale (fluidité, spontanéité), avec le glissement progressif des réactions pertinentes sous forme d’automatismes.

Pour procéder, deux manières sont possibles :

  • soit en séparant exercices physiques et exercices mentaux et en dédiant une séquence spécifique à l’imagerie mentale en état de relaxation. On tâchera alors d’associer les cinq sens au travail d’imagination. Cela se fera soit dans le cadre d’un apprentissage moteur, dans l’ancrage de stratégie de combat ou dans la désensibilisation émotionnelle par exposition progressive.
  • soit en combinant simultanément imagerie mentale et exercice physique. Sur un travail au sac de frappe par exemple, on pourra visualiser un ennemi vivant. De même on pourra associer à des exercices de musculation une imagerie mentale basée sur un arrachement, un écrasement ou une projection par exemple.

G. Savoir gérer son état émotionnel

Nous l’avons vu, la peur est naturelle et les prédateurs se servent de celle-ci comme d’une arme pour perturber leur proie et mieux les contrôler, physiquement et émotionnellement.

Comme mentionné précédemment, les recherches prouvent que connaître les réactions liées à la peur permet d’y être moins soumis et de mieux la gérer. Trois voies sont possibles. J’en ai déjà évoqué deux dans mon précédent article L’être humain : bête innée de combat ? à savoir l’apprentissage théorique, et la capacité à apprivoiser ce que nous ressentons en nous lorsque nous avons peur. Il s’agira dès lors de prendre conscience que les phénomènes que nous ressentons sont normaux, que le corps travaille pour nous et prépare la machine de combat.

La troisième voie est un ensemble de techniques de respiration, de méditation et d’imagerie mentale. J’aurais l’occasion d’écrire sous peu un article spécifique sur ce thème.

H. Réadapter les techniques et son entraînement au combat

Pour développer une pratique adaptée à la self défense et au combat de survie, nous avons vu jusqu’à présent l’importance d’intégrer les éléments sus- et sous-jacents au combat de survie et de self défense, la préparation émotionnelle et le conditionnement (physique et mental). Reste à aborder la partie technique à proprement parler et les conditions dans lesquelles l’aborder. Pour ne pas m’étendre outre mesure, je vais lister un ensemble d’éléments et d’exercices à intégrer lors des entraînements (certains points se recoupent de fait avec des éléments déjà vus dans cet article).

=> Disposer d’un panel technique opérationnel :

  • Pas de garde standard (on cherchera au contraire à endormir l’ennemi par la posture et par la voix)
  • Les coups de pied seront principalement de niveau bas (pas d’échauffement préalable dans la rue, l’amplitude des mouvements en est de fait altérée)
  • Privilégier les frappes mains ouvertes dans les zones dures (au niveau du visage particulièrement, car un poing fermé se casse facilement au contact d’une autre zone dure)
  • Préserver son cardio avec des techniques simples, économiques en énergie et expéditives car on ne sait pas combien de temps durera le combat
  • Structurer la méthode de combat sur la motricité lourde, rajouter éventuellement des éléments de motricité complexe. Et garder à l’esprit que l’usage de la motricité fine devra être exclue ou limité à des techniques longuement répétées (cf. perturbations motrices rappelées dans mon précédent article : L’être humain : bête innée de combat ?).
  • Les gestes doivent être naturels (cf. perturbations cognitives, sensorielles et motrices rappelées dans mon précédent article : L’être humain : bête innée de combat ?).
  • La boîte à outils techniques doit être minimaliste. Moins il y en a, moins il y a de risque d’oublier les techniques.
  • Avoir une méthode basée sur quelques principes clés d’efficience d’où découlent les techniques (afin de pouvoir s’adapter en direct à toutes les situations imprévues et au chao du combat), plutôt que sur un dictionnaire complet de techniques et d’enchaînements tout fait (cf. mon article Les 4 piliers de la préparation au combat).
  • Disposer de quelques techniques adaptées à chaque niveau d’agression (vous ne casserez pas les cervicales d’une personne qui veut vous voler votre pain au chocolat).
  • Les techniques interdites en sport de combat sont celles qui sont à privilégier en combat de survie : morsures, arrachages, frappes dans les points sensibles.

=> Développer l’adaptabilité à l’environnement extérieur :

  • S’entraîner avec différentes tenues civiles et avec des chaussures (ce que l’on porte au quotidien),
  • S’entraîner dans différents environnements : en intérieur et en extérieur, en milieu confiné, assis, au sol, dans le noir, en contre-jour, en milieu urbain, en pleine nature, dans l’eau, sur des terrains en pente, dans un escalier etc.
  • S’entraîner à tomber sur différents types de sol (on ne chute pas sur un tatamis comme sur du béton)
  • Rajouter des armes conventionnelles (couteau, bâton, etc.) et par destination (chaise, bouteille, pierre, mur, etc.)

=> Développer l’adaptabilité aux types d’agresseurs :

  • S’entraîner avec des pratiquants de différents styles, voire qui ne pratiquent rien
  • S’entraîner avec des personnes de tous les gabarits (petits, grands, gros, musclés, rapides, lourds etc.) et de toutes les personnalités (agressives, calmes, défensives, etc.)
  • S’entraîner dans toutes les distances de combat, y compris au sol
  • S’entraîner à négocier avec l’agresseur durant le combat
  • S’entraîner à scanner l’environnement durant le combat

=> Développer la combativité :

  • S’entraîner à combattre lorsque l’on est exténué
  • Travailler à distance et vitesse réelles
  • Travailler avec puissance (mettre des protections antichoc qui protègent l’intégrité physique, mais qui maintiennent le stress et la pression)
  • S’accoutumer aux chocs, en s’entraînant à recevoir des coups (comme mentionné précédemment), ainsi qu’en tenant le matériel de frappe (paos par exemple) face à un adversaire plus costaud,
  • S’habituer à la vue du sang (par exemple en s’habituant avec du sang synthétique lors des entraînements au couteau).
  • S’entraîner à redevenir un homme primitif, un animal sauvage le temps du combat. Face à un loup il faut être a minima un loup. Se battre avec la fougue de l’ouragan déchaîné maximise les chances de s’en tirer.
  • Travailler en mode prise d’initiative et attaque plutôt qu’en mode défensif, afin de reprendre l’ascendant psychologique et physique sur l’ascendant. Mieux vaut infliger un dommage à l’ennemi avant qu’il ne vous en inflige un.
  • Rajouter du chao dans le combat : attaques surprises, résistance de l’adversaire, arrivée de complices, attaques non conventionnelles,

=> Conditionner les réflexes avec un partenaire :

  • S’entraîner à discerner ce qui est de l’ordre de la vraie agression et ce qui est juste de l’ordre du petit incident à gérer, puis répondre en fonction
  • Rajouter des éléments émotionnels (menaces, intimidations, insultes)
  • S’entraîner à répondre aux attaques les plus fréquentes de la rue et éviter ainsi de se disperser en travaillant des situations d’agression inexistantes dans la vie réelle
  • Répéter les techniques en boucle pour créer un conditionnement,
  • Rajouter progressivement des éléments aléatoires
  • Lors de scénarios d’agression, veiller impérativement à ce que l’agressé sorte vainqueur (on programme la victoire, jamais la défaite ni mort)
  • S’entraîner à changer de technique si celle prévue est mal enclenchée, mais toujours aller au bout de l’action et en sortir vainqueur (il n’y a pas de possible de stopper l’action pour la recommencer en combat)

=> S’entraîner seul de façon réaliste et opérationnelle :

  • Utiliser la visualisation (pour l’ancrage technique comme pour l’acclimatation à la violence) lors d’entraînement seul ou avec matériel
  • Maintenir une condition physique fonctionnelle (mobilité, vitalité, puissance)
  • Visualiser des vidéos d’agression (vidéos de vidéosurveillances accessibles sur internet), se projeter visuellement à la place de l’agressé et se sortir de la situation.

Conclusion:

Quand on parle de la violence de rue, nous sortons du cadre des vérités préétablies, des guerres de styles et des dogmes en tout genre. La violence de rue est par nature multifactorielle. Elle est également indéfinissable tant le spectre est large entre la petite embrouille du quotidien et le combat de survie à proprement parler. Il est donc normal que les sections d’arts martiaux, de sport de combat et de self défense ne soient pas en mesure de proposer un cursus qui embrasse l’ensemble de ces dimensions. Elles apportent leur brique à l’édifice et c’est déjà très bien !

Les systèmes de combats anciens disposaient certainement de cette approche globale. C’était leur vocation. Mais leur évolution progressive vers le combat “rituel” ou le combat “commandé” leur ont fait perdre une grande partie de leur capacité à répondre à toutes les exigences du combat de self défense.

Une option est de retrouver l’essence de ces styles, d’y associer les spécificités du combat moderne, ainsi que les apports des découvertes scientifiques et empiriques modernes que j’ai tenté de cartographier dans cet article.

Mais quoi qu’il en soit, et quelle que soit l’approche, peu de personnes sont des combattants nés. Transformer un homme en combattant nécessitera toujours un engagement exigeant, qui n’est accessible qu’à ceux qui sont prêts à consentir les efforts nécessaires, sur le plan physique, mental et technique. C’est ce qui fera la différence le moment venu.

Cercle Silat Défense : Self Défense — Penchak Silat

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